Victime de violences : récit d’un combat

Victime de violences : récit d’un combat

Je suis née quelques années après la seconde guerre mondiale, dans un pays en paix, ce qui n’était pas le cas dans ma famille. Mes parents étaient instruits, cultivés et confortables financièrement. Ma mère était catholique pratiquante. Tout dans la vie de mes parents a été dans la représentation. Je n’étais pas une enfant désirée, mais aux yeux de ma mère, une “indispensable” pour garder son mari. Elle a fait de moi sa chaîne et une chaîne ça se brise ! Mon père ne m’a pas considérée comme son enfant mais comme son ennemie. Rompu à l’art de la guerre, c’était son métier, il m’a appliqué le sort réservé à l’ennemi. Sa brutalité, sa violence ont fait de moi une enfant maltraitée voire torturée.

Ma vie torturée

Pour commencer, les exigences et attentes scolaires ont été très importantes de la part de mes parents. J’ai connu, entre autres, l’enfermement dans une cage, au sens littéral, l’isolement de longues heures agenouillée sur un escalier le poignet attaché à la rampe, les coups y compris de tisonnier et de manche en bois de martinet. J’ai été jetée du 1er étage dans un escalier, soulevée de terre par les grosses mains de mon père et projetée le long du mur de la chambre. Je voulais des cheveux longs, j’ai eu la tête rasée. Puis, j’ai échappé à une tentative d’ébouillantement avec de l’huile, seule fois où ma mère interviendra pour me protéger et ça aura une incidence sur le cours de ma vie. Et connu la menace de voir mes aliments empoisonnés avec de la mort-aux-rats et à partir de ce jour-là, j’ai décidé que je n’aurai plus jamais faim, ce qui m’a valu “d’être gavée”, jusqu’à la perte de connaissance, bras et jambes entravés, bouche ouverte de force. Des humiliations de toutes sortes et cette éternelle remarque “Tu n’es pas belle”. J’ai entendu maintes fois mon père souhaiter “me voir crever”. Ma mère le calmait en lui disant “Arrête, tu vas finir en prison”, jamais elle ne lui a dit “Arrête, tu lui fais mal” et à moi c’est ce qui m’a fait le plus mal.

Dans le même temps, à l’âge de 7 ans, un prédateur sexuel, extérieur à la famille, a compris le bénéfice qu’il pouvait tirer de ma situation et j’ai subi mon premier viol. Cela a duré pendant sept ans. Mes parents, au courant, ont légitimé. Mon père m’a dit “Si tu parles, je te tue”. J’ai pensé à m’enfuir mais je savais que si j’étais reprise c’était la maison de correction ou l’asile. Je n’ai parlé que des années après sa mort. En tout, quarante-cinq années se sont écoulées, dans un silence assourdissant, avant que ma parole ne se libère.

Puis, j'ai parlé...

Certes, j’ai parlé mais je n’ai pas tout dit. Le processus a été long, séquencé et douloureux. Il a duré sur plusieurs décennies. J’ai présenté une amnésie traumatique, mon cerveau a fait en sorte de me protéger pour me permettre de vivre, avec des problèmes certes, mais j’étais en vie.

Puis un jour, un événement a fait que ma mémoire est sortie peu à peu du noir. Les souvenirs étaient là, mais pour certains inaccessibles. Je me souvenais très bien des sévices de mon père, j’ai donc commencé un long travail psychologique. Mais le plus lourd, le plus insupportable a mis quelques années à remonter à la surface et heureusement pour moi, car aurais-je pu supporter d’avoir autant à gérer ?

Quand les violences sexuelles ont été sur le point de voir le jour, c’est mon corps qui s’est manifesté en premier. Il a parlé à ma place. Plus je me réfugiais dans le déni, le silence, plus mon corps se faisait bavard, m’envoyait des signaux. Les problèmes de santé ont été intenses et tenaces. Mon inconscient se moquait de la notion de temps et me faisait revivre ces événements douloureux comme s’ils m’étaient arrivés la veille. Je me suis retrouvée aux confins de la vie.

Pour autant, je n’ai pas renoncé à vivre, mon instinct de survie a certainement été le plus fort et un sursaut d’orgueil aussi, je ne voulais rien céder à mon père surtout ne pas lui faire plaisir. De plus, je pensais protéger ma mère, qui a été à certains moments une victime, et toute ma vie j’ai été la mère de ma mère. J’ai aimé sa face lumineuse, face d’autant plus lumineuse que les actes ont été monstrueux. Mais pour comprendre cela, il m’a fallu beaucoup d’années de thérapie.

Et combattu...

C’est ma psychologue, formée au psycho-traumatisme, qui m’a fortement aidée et qui continue à m’épauler, lors de mes dissociations traumatiques, périodes très fatigantes, où je vis en 3D : dans le passé, le présent et le futur. Ces périodes se reproduisent parfois et je suis à ces moments – là en “représentation” c’est-à-dire que je m’efforce de ne rien laisser paraître et d’assumer ce que je peux. Je déteste ces périodes qui me bouffent une énergie folle. J’avais développé, entre autres, des TOC, des lavages intenses et décapants, une anxiété, des peurs comme celle d’affronter l’inconnu, de partir trop loin de chez moi au cas où… avec malgré tout des envies de fuir, c’est contradictoire mais il n’y a pas toujours de logique dans les réactions. Certains de mes troubles s’atténuent voire disparaissent, même si de temps à autre l’un d’eux ressurgit mais ça ne dure pas. Il me reste au quotidien une phobie alimentaire qui ne s’atténue que très légèrement et qui risque de m’accompagner jusqu’à la fin de ma vie. Le cerveau ne lâche rien à ce niveau, c’est la preuve de ma souffrance… c’est le gardien. Parfois il me met en mode alarme et ça me gonfle ..!!

Encore aujourd'hui...

Je suis ma thérapie ponctuellement, lorsque j’ai besoin d’aide, de conseils, d’explications supplémentaires. Je m’accroche en me disant qu’ils ne m’ont pas tout enlevé, il me reste ma capacité à aimer, à être bienveillante. J’ai, pendant très longtemps, eu peur d’avoir en moi quelque chose de monstrueux, comme eux. J’ai passé des années à me demander à quel moment “mon monstre” allait se manifester. Cela me faisait très peur. Puis non, rien. La psy m’a expliqué que je m’étais construite à l’inverse de mes parents.

En parlant de se construire, j’ai fait comme tout le monde, je me suis construite, certes dans un contexte particulier et comme j’ai pu. Une fois le passé remonté à la surface, il m’a fallu me reconstruire. Bon, alors allons-y et tant qu’à faire j’ai décidé d’embellir la construction, après tout… Ma mère est décédée il y a un peu plus de 4 ans. J’ai pu aborder, alors qu’elle était encore valide, mes problèmes avec elle. Si elle a reconnu les faits, elle m’a quand même déclaré ” Je n’ai ni regrets, ni remords. Nous assumons, nous n’avions pas le choix. Je savais que tu pourrais supporter. De toutes façons je n’ai de comptes à rendre qu’à Dieu“. A cette déclaration, elle a associé mon père dont elle ne parlait plus depuis des années … quant à moi, bonjour le coup de massue … Cependant, 36 heures avant sa mort, alors que je quittais sa chambre, elle m’a crié : "Surtout, n’oublie jamais combien je t’aime". Sur le coup, j’étais stupéfaite, il m’a fallu du temps pour comprendre qu’elle avait eu “une forme d’amour pour moi” et pour l’accepter. J’ai eu un père et une mère, pas un papa et une maman, c’est mon regret.

Quelques années après la mort de ma mère, le plus cruel pour moi m’est revenu en mémoire. A l’âge de 13/14 ans environ, j’ai été enceinte de mon agresseur. La petite vie que je portais en moi a été fauchée de façon dramatique. Pour certains cela peut apparaître comme un soulagement, pas pour moi. Un tout-petit innocent a payé de sa vie la cruauté de cette situation. Je pense que cet enfant, né d’une extrême violence, n’aurait pas été violent. Une éducation aimante et bienveillante me semble être la clef de tout. Je n’éprouve ni colère, ni haine, mais un profond chagrin, qui se traduit par des crises de larmes nocturnes.

Ma thérapeute m’aide à atténuer ce chagrin, vais-je y arriver ? Je le souhaite mais je sais qu’il restera gravé en moi ces moments très douloureux. Je l’accepte car je sais que “ma guérison” passe par là. Voilà, c’est la première fois que je livre “un peu plus publiquement” mon histoire.

Pourquoi ?

Pas pour crier “cocorico”, pas pour dire “regardez comme je m’en suis sortie”, pas pour me vanter, pas pour me plaindre, pas pour la pitié, non, simplement pour témoigner que l’on peut arriver à s’en sortir, c’est long, c’est douloureux.

Ce chemin je ne le fais pas seule, ma famille m’accompagne, enfin celle qui ne m’a pas tourné le dos, mais c’est avec l’aide de ma psychologue, qui a adopté une autre méthode, une autre attitude face à moi, qui a laissé ses yeux s’embuer à certains de nos entretiens, qui a su comme cela gagner ma confiance, qui m’a montré de l’empathie voire plus et qui a su m’amener à vivre plus souvent qu’à survivre. C’est ça le changement dans ma vie. J’ai aussi ressenti le besoin d’écrire dans le contexte actuel où les victimes sont trop souvent oubliées, ignorées voire méprisées au profit d’agresseurs qui sont admirés pour leur art, plaints pour leur souffrance , qui se sentent injustement jugés, mal traités , mais qui vivent dans l’aisance et l’impunité. Tout cela a eu sur moi un effet paradoxalement positif. En entendant tous ces propos, moi qui n’avais pas éprouvé de vraie colère, hier soir j’ai été galvanisée, prise d’un accès de rage. Je me suis levée de mon fauteuil, j’ai dit à mon mari "Regarde mes talons et mes chevilles, eh bien comme toutes les victimes, tous ces gens qui ont pignon sur rue, ils sont loin derrière nos talons, ils ne nous arrivent pas aux chevilles car nous, nous sommes héroïques au quotidien pas dans une fiction!”.

Il est grand temps que l’information la plus large possible, expliquant ce qu’est la vie d’une victime, soit mise en place avec des spécialistes qui expliquent les mécanismes liés aux violences sexuelles. A chacune son histoire, à chacune sa souffrance, elle est vôtre, elle est unique et doit être respectée. Alors, je propose que l’on essuie nos perles de larmes … pour bien voir le diamant qui est en nous … après tout, nous le valons bien !

Je vous adresse toute ma solidarité, toute ma compréhension, toute ma tendresse, toute mon admiration.

Bien à vous.

Mathilde

Un grand merci à Mathilde pour ce texte émouvant et sa contribution sur ce blog.